Accueil - jclife.org A lire
Image A lire Image

"  Partis en fumée !  "


   Non, ce n'est pas un crash boursier ni un attentat d'Al Qaida, ce ne sont que trois millions de livres brûlés et qui n'ont pas fait la Une des journaux.

   L'entrepôt des Belles Lettres s'est envolé en fumée un 29 mai 2002 au soir. Et avec lui notamment la fameuse collection Budé, "un fleuron du patrimoine". L'eau a continué à couler sous les ponts, et des livres à être édités en nombre toujours aussi faramineux. Mais quand même, il ne s'agissait pas de romans à l'eau de rose. Il y avait les grands de la culture, ceux qui sont au fondement même de notre civilisation dont les racines sont pour une grande part gréco-romaines: Cicéron, Virgile, Homère, etc. Et puis il y avait tous ces petits éditeurs que Les Belles Lettres distribuait, et leurs ouvrages, souvent de bonne tenue.

   Pas de quoi s'alarmer, penseront certains. Ce micro-séisme probablement cantonné dans une sphère limitée, celle de l'édition et des intellectuels, a valeur illustrative, et c'est également un signal, comme un avertissement.

   Le danger est celui d'une "inculture grandissante", comme l'a dénoncé Jean-Claude Guillebaud dans le cadre d'une rubrique où il a charge de se mettre à l'écoute de ce qui se dit. Et de citer Swift (qui le connaît encore?) qui redoutait "une progressive raréfaction des mots." Ce qui finirait par "ruiner la pensée elle-même." Et c'est bien ce dont se rend compte l'auditeur Guillebaud: "Qu'on écoute bien! Une petite centaine de mots pour vocabulaire, une demi-douzaine d'hypothèses bâclées en guise d'intelligence", et voilà "que s'épuise peu à peu la quantité de mots - et donc de concepts - disponibles dans l'air du temps démocratique." Les médias ne sont pas seuls en cause, également les politiques et les dirigeants de la sphère économique, "ces gnomes à téléphone portable... réglant frénétiquement la marche du monde."

   Résumons: Notre passé part en fumée et nous réduisons notre langage à une peau de chagrin. Que nous reste-t-il et que nous manque-t-il? Il nous reste l'énergie du désespoir, la force brute de l'homme-singe aux prises avec ses instincts. Et il nous manque la mise à distance, la capacité d'analyse et la richesse d'une communication que seuls les mots peuvent traduire et concrétiser autant que conceptualiser. Cela n'a rien à voir avec de l'intellectualisme qui n'en serait que la perversion ou une dérive. C'est plus profond et initiateur que cela: Le langage nous construit, nous donne identité et repères, il est le liant qui permet la sociabilité. Et il permet que le présent ne parte pas à la dérive, en rupture de ban, oublieux du passé fondateur et sans perspective d'avenir.

   Il n'est sans doute pas anodin que Dieu ou sa Parole nous ait atteints sous une forme écrite. La Bible, on le sait, ce sont les biblia, "les livres"; le biblos (ou bublos) désignant d'abord le papyrus égyptien. Au temps de l'Eglise naissante, Pline l'Ancien écrivait que "la civilisation ou du moins l'histoire de l'humanité repose sur le papyrus."Dieu nous a écrit, il nous a laissé des traces, des signes de son amour, des lettres et des récits où il se met en scène, où il nous donne sa Loi et nous offre sa grâce.

   Nous sommes appelés à être ses scribes, à écrire notre histoire sur les pages blanches qu'il nous a laissées. "Le ciel et la terre passeront", des livres et même des bibles partiront en fumée ou seront confisqués, mais Jésus l'a promis: "mes paroles ne passeront pas." Car désormais ses disciples sont "manifestement une lettre de Christ, écrite non avec de l'encre [ou sous un mode informatique] mais avec l'Esprit du Dieu vivant, sur des tables de chair, sur vos coeurs." Il y aurait donc de quoi être rassurés. Mais quand il reviendra, Jésus trouvera-t-il la foi sur la terre? Autre question, plus décisive celle-là...

Farid Djilani-Sergy